Terima kasih : l’écho des sens



Article écrit pour Le Banian, (n°4) revue de l’association franco indonésienne Pasar Malam. Thème Le Don : offrandes, sacrifice, partage, reconnaissance. Non publié.

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Réflexions sur le don et sa spiritualité à Bali à partir de la formule de remerciement terima kasih dans le bahasa indonesia

Il est important de préciser que mon propos n‘est pas tant de coller à la signification exacte de l’expression consacrée et que d’interroger l’effet dans celle ci, de la conjonction des opposés.

Terima kasih signifie en bahasa indonesia, merci. L’expression évoque le remerciement, la gratitude, l’acceptation et la reception d’un don.

La traduction littérale s’avère intéressante.

Terima (recevoir) s’accole à kasih (donner). L’agglutination des contraires renvoie au concept spirituel dans lequel donner et recevoir se confondent. Ce « Merci » là signifie l’accueil d’un don. Il y a peu de différence entre donner et recevoir dans cette perspective.

Maintenir les opposés ensemble en une tension équilibrée est rarement représentée dans la langue et terima kasih en est un exemple.

Dans le même ordre d’idées, il n’est pas rare, dans les langues ndo européennes de voir des sens opposés selon le jugement des modernes, exprimés par le même mot chez les anciens. Ils portent alors la trace des ambivalences passionnelles propres aux comportements humains et témoignent d’une activité pré ou translinguistique dans laquelle le sens est en prise sur les pulsions et les sensations. Ce que Freud soulignait déjà en évoquant l’équivalence, dans l’inconscient des mots de sens opposés.L’inconscient ne connaît pas de contradiction, pas non plus de mémoire, l’union des contraires se fait dans la couche la plus profonde de la psyche sans accès pour le moi et la conscience, si ce n’est dans le préconscient et le langage. De quoi réfléchir sur l’excès parfois de la sémantique littérale. Les opposés ne sont pas sans intercommunication possible, pouvoir les embrasser dans une même expérience offre un saut hors de soi, dans l’inconscient

L’union des contraires désigne une union de contraires qui restent opposés dans le sens, il ne s’agit pas d’une confusion

L’agglutination des termes de sens opposés souligne la dimension spirituelle puisque le but n’est plus le sens du vecteur mais le chemin, la voie d’échange.

Il faut remarquer que le « merci » du français, issu latin merces, signifie salaire, prix et dans un registre spirituel déjà présent, faveur ou grâce à sens unique depuis Dieu. La langue renvoie alors au but, à la finalité, quelque chose comme bien reçu, un accusé de réception qui gomme alors le mouvement réflexif et réversible de l’échange.

Il en est d’ailleurs de même avec le thank you de l’anglais, orienté, sans ambiguité, vers le donneur, plus que sur le geste du don.

L’agglutination inséparable des contraires récuse dans la forme même le sens unique d’un échange. Le contexte, le geste donneront la signifiance à un moment donné.

La pratique de la conversation parlée renforce ce phénomène de même que la langue véhicule, d’abord orale

Avec l’habitude des indonésiens, de raccourcir les mots, Terima kasih obtient souvent la réponse enjouée et chantée ma-kasih voire kasih. Les alternatives étant sama sama ( sama signifiant identique , même et similaire , sama sama insiste sur l’identité des contraires et donc sur la valeur non matérielle de l’échange ou encore Kembali, traduit par se retourner, revenir, à vous cette fois plus vectorisée et orientée proche du français et de l’anglais.

A Bali, dans la plupart des cas, la réponse à terima kasih est sama sama ou makasih , écho des mots de l’autre habituel dans la relation des balinais qui savent créer autour d’eux un mur de détachement léger et communicatif dans la relation parlée.

A l’image des ces offrandes florales jetées à la mer et renvoyées par les flots sur la plage d’où elles ont été jetées, à Bali, le don pris dans la gestualité cosmique ne devient jamais possession propre. Il garde un statut d’éphémère, de furtif, de passage.

Jamais à disposition, il est toujours en train d’arriver contenu dans le geste. Toujours à conquérir et toujours déjà advenu, il ne s’épanouit que lorsqu’il est ressenti comme nouveau, quand les corolles, encore sont fraîches et se renouvellent chaque jour pour honorer l’insatiable déesse des mers du sud, de leur beauté éphémère.

Si dans la vie quotidienne matérielle le don renvoie toujours au donateur est issu de son origine laquelle reste présente, dans la vie balinaise cosmique il définit davantage le geste à l’image du flux et reflux de la mer, des cycles de la vie.

Terima kasih, , ma kasih, kasih se répondent en échos comme les chants de l’oiseau de paradis qui aujourd’hui encore parcourt les légendes de l’île, animé de l’esprit des dieux

Terima kasih , kasih, makasih,

Qu’as t’on que l’on n’aie déjà reçu ?

Débiteur insolvable ou donneur invétéré ?

terima kasih , makasih , kasih , makasih

recevoir / donner amplifié dans la répétition phonique met l’accent sur la fonction du donateur qui se donne plus qu’il ne donne quelque chose, sur le seul échange, du côté de l’amour humain, du détachement enjoué du matériel, de la musique, cosmique de l’île de Bali

à Bali et aux balinais, Terima kasih



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