Contes : le printemps de Filomène et l’homme qui soufflait des nuages



Contes.
Le conte se fait souvent réflexion philosophique et morale où la métaphore animalière déplace la limite et ouvre des espaces à la pensée.Deux contes sont proposés.

Poésie | Martine Estrade | Literary Garden

Le printemps de Filomène

Lorsqu’elle est sortie de sa coquille, entre deux bouchées de vermisseaux, Filomène l’hirondelle s’est entendu enseigner le destin qui serait le sien.

Chaque automne, juste avant la chute des premières feuilles, elle se rassemblerait avec ses compagnes sur les fils électriques, dans toutes les villes et les villages, comme celui-ci, où elle venait de naître.

Chaque printemps, avant même qu’apparaissent les fleurs roses sur le cerisier de la pelouse de la rue des Barres, avant que l’herbe verte ne se couvre de flocons de soie rosée, elle reviendrait. Elle retrouverait l’arbre qui l’avait accueillie, elle épouserait un jeune hirondeau, se mettrait en quête de brindilles pour construire un nid, y déposerait ses œufs, les couverait, donnerait naissance à des oisillons, leur porterait à son tour des vermisseaux au moindre pépiement et repartirait avec eux dès l’automne venue, vers les pays chauds.

Il en était ainsi depuis que le monde était monde et depuis qu’il y avait des hirondelles. On ne choisissait pas son destin, on l’accomplissait. Ainsi les choses étaient elles réalistes et en tant que telles devaient lui convenir.

Parce qu’elle sentait, dans l’oisillonne Filomène, une volatile éprise de liberté, voire , elle n’osait pas y penser, dépourvue d’instinct grégaire propre à l’espèce, Pétronille, la maman de Filomène et de toute une nuée d’hirondelles depuis quelques printemps insistait, alternait menaces et séductions, appels à l’idéal et au sens de l’honneur.

Filomène ne trouvait pas ce discours très gai depuis son nid dans le cerisier rose aux fleurs de coton. Elle mangeait ses vermisseaux, écoutait d’une oreille distraite et regardait envieuse les pétales roses chuter, planer, et glisser dans le vent.

Filomène, hirondelle tu es, hirondelle tu demeureras. Mais tu peux être fière, nous les hirondelles apportons à l’Europe et à Paris le printemps. Lorsque nous arrivons d’Afrique, il est là. Et le printemps est la saison des amours. Sans lui, rien n’existerait plus. Il en est ainsi depuis que le monde est monde. Une hirondelle ne se pose pas de questions philosophiques.

Filomène n’était pas sujette aux interrogations métaphysiques. Depuis son nid au milieu des fleurs roses, elle observait tout, suivait la danse d’une feuille ou la marche cadencée d’un insecte et ça lui plaisait. Elle était comme ça, Filomène. Elle trouvait que c’était une responsabilité trop importante pour sa petite personne qui ne savait pas encore voler d’amener le printemps.

Vint le jour ou Filomène voleta, puis enfin vola. D’une branche à l’autre du cerisier en fleurs. D’une rive à l’autre de la Seine, Devant les tours de Notre Dame et au mépris du danger des faucons crécerelles qui y nichaient. Filomène devint amoureuse de Paris. Elle connut les moindres recoins près de la Seine et du jardin de Notre Dame, le robinier énorme du square Saint Julien le Pauvre, les fenêtres à rideaux de dentelle de l’Hôtel Esméralda, le Saule immense de l’Ile de la cité. Elle était solitaire, Filomène, elle trouvait toujours à se nourrir. Paris était généreux aux hirondelles. Partout il y avait des courettes, les chats étaient nourris et elle se trouvait à l’abri. Elle en repéra une verte et moussue où trônait un magnolia à fleurs roses. Il y avait peu d’occupants dans l’immeuble au bord de la Seine. Dans la courette voisine, il y avait un merle, Athanase. Il ne la chassa pas.

Filomène réfléchit enfin. Elle s’était établie sur une île. Elle pourrait vivre les arrivées et les retours, le vent du large et les bouteilles à la mer. Qu’avait elle besoin de parcourir avec toute un banc d’oiseaux des milliers de kilomètres au dessus des mers ? Elle décida de rester.

Elle ne se rendit pas sur le fil électrique.

Les hirondelles y étaient si nombreuses qu’aucune ne remarqua son absence.

Depuis ce temps, été comme hiver, Filomène vit dans la courette au bord de la Seine. Une fois ou deux, elle a eu des petits. Ils sont repartis.

Lorsqu’un des habitants la croise un jour de mauvais temps il grommelle, irrité, que décidément « une hirondelle ne fait pas le printemps ».

Il n’y a qu’Athanase le merle au bec jaune qui ne soit pas d’accord. Il est amoureux de Filomène, aussi, qu’il pleuve ou qu’il vente ou que le soleil soit au zénith, l’hirondelle fait son printemps.

Comme quoi, le printemps, c’est un destin personnel.

L’homme qui soufflait des nuages

Une fois, l’hiver fut plus froid que tous les hivers auparavant.

Gorgée des pluies diluviennes des mois d’automne, la Seine coulait lourde, tantôt marron, tantôt verte. Sur le Pont Saint Louis, Saliverneau observait une nuée de goélands argentés qui rasait les vagues du fleuve de boue. Le visage dirigé vers le fleuve, il soufflait et son souffle, dans le froid se changeait en un nuage de buée. Saliverneau recommençait, encore et encore. Et ça durait. Longtemps. Les petites boules de buée s’envolaient et s’évanouissaient dans l’air sec. Intrigués et affamés, les oiseaux de mer s’approchaient de l’homme qui fabriquait les nuages.

Soudain, depuis l’une des deux tours carrées de Notre Dame, une des mouettes piqua vers lui et se posa sur le parapet

Saliverneau, si tu jettes à mes frères goélands le sandwich qui se trouve dans ta besace , ton prochain nuage se transformera en or.

Saliverneau ouvrit sa besace, en sortit le sandwich et le jeta par morceaux aux goélands. Le banc d’oiseaux volait autour de lui en criant comme au retour des bateaux, à la criée. Quand tout le pain fut jeté, Saliverneau souffla dans ses mains et recueillit un nuage de pépites d’or. Heureux, il rentra chez lui, ouvrit le frigo, but un reste de soupe et rangea son trésor dans un coffre de cuir.

Le lendemain Saliverneau revint. A nouveau il souffla et fabriqua des nuages de gouttelettes d’eau. Au moment de sortir le sandwich de la besace, il lui vint à l’idée qu’il n’avait pas fait de courses et qu’il aurait faim. Il rompit le sandwich et ne jeta que la moitié aux mouettes qui tournoyaient au dessus de sa tête. Il remit sa besace sur son dos et souffla dans ses mains. Un nuage de pépite d’or apparut. Heureux, Saliverneau le rangea dans son sac et rentra chez lui manger l’autre moitié du pain. Parvenu à sa chambre sous les toits, il ouvrit la besace. Elle contenait la moitié du sandwich et un tas de miettes de pain. Saliverneau s’en fut à son coffre : catastrophe il n’était plus empli que de poussière.

Le surlendemain il retourna sur le pont et jeta son sandwich. Les nuages de buée demeurèrent nuages.

Depuis ce jour , chaque hiver où il fait très froid, un homme , sur le pont Saint Louis jette du pain aux goélands marins et fait des nuages de buée. Les enfants le regardent et font aussi des nuages. Si vous voyez de loin une envolée de volutes de buée autour d’un homme qui fabrique des nuages, approchez vous de lui , vous le reconnaîtrez : c’est Saliverneau.

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